Un enfant de Lyon sous la Révolution
André Coindre naquit le 26 février 1787 dans la paroisse Saint-Nizier à Lyon, premier enfant de Vincent Coindre, tailleur devenu commerçant en sel, et de Marie Mifflet, femme pieuse mais ne sachant ni lire ni écrire. Il grandit dans une époque de bouleversements profonds : la Révolution française, qui éclata deux ans après sa naissance, allait marquer sa vie de façon indélébile.
Alors qu'il n'avait que six ans, la France traversait la Terreur. Des milliers de prêtres étaient exécutés ou contraints à l'exil. Le père Lernoix, qui avait baptisé André à Saint-Nizier, fut l'une des victimes de cette période sombre. Les messes ne se célébraient plus qu'en secret, dans des caves ou des maisons privées. C'est dans ce contexte de foi clandestine et résistante qu'André reçut probablement sa première communion.
Élève brillant à l'École centrale de Lyon, il obtint le premier prix à la fin de ses deux premières années et une mention d'honneur en mémoire à l'issue de la troisième. Ses meilleurs résultats étaient en français. Enfant de choeur à Saint-Nizier à quinze ans, il y trouva le chemin de sa vocation sacerdotale
Un prêtre forgé par la parole et la miséricorde

En novembre 1804, à dix-sept ans, André entra au petit séminaire de l'Argentière, où ses professeurs le décrivirent tour à tour comme « pieux, appliqué et sociable », « très travailleur, très fidèle, très pieux, aimant l'ordre, sincère, sociable, excellent ». C'est là qu'il s'imprégna de la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus, qui allait devenir le fil conducteur de toute sa vie et de son œuvre.
Au grand séminaire Saint-Irénée de Lyon, qu'il fréquenta en même temps que de futurs saints comme Marcellin Champagnat et Jean-Marie Vianney, il adopta une devise qui résume son engagement : « N'épargne aucun effort pour être le sel de la terre et la lumière du monde. » Il fut ordonné prêtre le 14 juin 1812, à vingt-cinq ans, par le cardinal Joseph Fesch, archevêque de Lyon et oncle de Napoléon Bonaparte.
Dès sa première affectation à Bourg-en-Bresse, son talent de prédicateur s'imposa. En deux ans et huit mois, il accomplit 633 actes ministériels, dont 320 baptêmes. Sa parole était à la fois doctrinalement solide et humainement vibrante. À vingt-six ans, il fut appelé à prononcer dans la cathédrale de Lyon un panégyrique de l'empereur. Ses contemporains témoignaient que ses sermons suscitaient des confessions massives et des réconciliations publiques.
La rencontre avec la misère des enfants
C'est vers 1816, alors qu'il exerçait son ministère dans le quartier ouvrier de la Croix-Rousse à Lyon, qu'André Coindre fut confronté à une réalité qui allait transformer sa vie. Des enfants et des adolescents erraient dans les rues sans protection, sans éducation, sans avenir. Beaucoup travaillaient dès huit ou neuf ans dans des conditions épuisantes. Lyon était alors connue comme « la capitale des enfants abandonnés ».
Il commença à visiter régulièrement la prison de Roanne, où de nombreux jeunes de moins de vingt ans étaient détenus. Il découvrit que beaucoup n'étaient pas des criminels endurcis, mais des jeunes sans famille ni formation, victimes de la misère. Il écoutait leur histoire et cherchait des solutions pour leur réinsertion.
Chaque fois que vous l'avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. (Mt 25, 40)
Cette parole de l'Évangile fut pour André Coindre bien plus qu'une citation : elle fut un programme de vie.
Un soir d'hiver 1815, devant la porte de la paroisse Saint-Nizier, il trouva deux petites filles abandonnées. Il les recueillit sans savoir encore quoi faire. Il demanda l'aide de Claudine Thévenet, une femme de foi qu'il connaissait depuis l'enfance. Claudine les accueillit, les nourrit, les vêtit, et vit dans cet acte spontané un signe de la volonté de Dieu. Quelques jours plus tard, elles étaient déjà sept. Venait de naître ce qui allait devenir les Religieuses de Jésus-Marie, congrégation dont Claudine Thévenet sera la fondatrice et qui sera canonisée par Jean-Paul II en 1993.
La naissance des Frères du Sacré-Coeur
L'expérience de la providence des filles donna à André Coindre l'idée d'une œuvre similaire pour les garçons. En juillet 1817, il ouvrit la première providence pour garçons, accueillant en priorité ceux qui sortaient de prison. En 1820, cette œuvre prit le nom de Pieux-Secours et trouva un local permanent sur la colline de la Croix-Rousse.
Pour diriger cette œuvre avec la permanence et la profondeur qu'elle méritait, Coindre comprit qu'il lui fallait des hommes entièrement consacrés, animés par une foi que rien ne pourrait éroder. En mars 1821, il proposa à deux des contremaîtres du Pieux-Secours de fonder une communauté religieuse. Guillaume Arnaud, vingt ans, répondit oui. Il prit le nom de Frère Xavier et est considéré comme le premier Frère du Sacré-Coeur.
Le 30 septembre 1821, au sanctuaire de Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, dix hommes descendirent de la Croix-Rousse, traversèrent la Saône et montèrent au sanctuaire. Après une semaine de retraite préparatoire, ils s'y consacrèrent à Dieu par des vœux privés. La congrégation des Frères des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie, aujourd'hui Frères du Sacré-Coeur, venait de naître.
Un missionnaire infatigable
Parallèlement à toutes ces fondations, André Coindre mena une vie missionnaire d'une intensité remarquable. Entre 1816 et 1826, il participa à 39 missions populaires, d'abord avec la Société de la Croix de Jésus à Lyon (23 missions en sept ans), puis avec les Missionnaires du Sacré-Coeur à Monistrol (16 missions en quatre ans). Ces missions duraient entre trente et quarante jours et mobilisaient des équipes de cinq à dix prêtres.
La mission de La Guillotière en 1818 reste l'une des plus mémorables. Les fidèles accouraient par milliers. Un témoignage raconte : « Affluence prodigieuse d'hommes ; tous ne peuvent entrer. Ils sont perchés jusque sur les confessionnaux, sur les côtés des autels. À l'extérieur, ils utilisent des échelles pour entrer par les fenêtres. » Le Vendredi saint, du haut de la chaire, Coindre accomplit un acte de réparation pour les profanations survenues durant la Révolution.
Il connaissait et côtoyait les grandes figures spirituelles de son temps : Marcellin Champagnat, fondateur des Frères Maristes ; Jean-Claude Colin, fondateur des Pères Maristes ; Louis Querbes, fondateur des Clercs de Saint-Viateur ; et peut-être Jean-Marie Vianney, le saint curé d'Ars, qui exerçait à moins de 20 km de certains de ses lieux de mission. Tous appartenaient à cette même génération sacerdotale qui marqua le renouveau religieux de la France après la Révolution.
Une mort foudroyante, une œuvre immortelle
En février 1826, André Coindre fut nommé supérieur du grand séminaire de Blois, vicaire général et chanoine honoraire du diocèse. Il s'y investit avec son enthousiasme habituel, écrivant à son frère : « Je suis à trimer comme un malheureux », mais ajoutant qu'il se sentait « comme dans son centre et dans son élément ».
Le 30 mai 1826, à trente-neuf ans, il mourut à Blois dans des circonstances dramatiques, emporté par une maladie dont la cause reste incertaine, physique ou psychologique. L'un de ses collaborateurs écrivit : « Deux secondes ont terminé une vie depuis longtemps consacrée à la gloire de Dieu. » Il laissait derrière lui deux congrégations vivantes, une vingtaine d'écoles et des centaines d'enfants sauvés de la rue.
Les Frères réunis en chapitre général le 14 juin 1826 écrivirent : « Il nous a frayé la voie, tâchons de pratiquer exactement ses saintes observances ; ne dégénérons jamais de son esprit de foi et de zèle. »
Son héritage en Haïti
Quand les premiers Frères du Sacré-Coeur débarquèrent en Haïti le 1er septembre 1943, ils apportaient avec eux ce même héritage. Les enfants des rues de Lyon sont devenus les jeunes du Bicentenaire, de Miragoâne, de Carrefour et de Port-Salut. L'option préférentielle pour les plus pauvres, chère à Coindre, se retrouve dans chacun de nos établissements : au Collège Jean XXIII qui brave les défis sécuritaires du Bicentenaire, une seconde vacation ouverte aux moins fortunés est créée dans nos grandes œuvres, au COFEC de Miragoâne.
Le Père André Coindre n'a jamais mis les pieds en Haïti. Mais sa vision y est vivante, dans chaque salle de classe, dans chaque élève accompagné, dans chaque éducateur qui choisit de rester malgré les difficultés. Son œuvre, disait-il lui-même, est universelle. Haïti en est la preuve.


